Abbaye Sainte Marie de Maumont

Mission dans l'Eglise

Vie monastique
et Eglise locale ?

Pendant une dizaine d’années, l’archevêque de Conakry, qui était alors Mgr Robert Sarah, a frappé à la porte de plusieurs monastères de France, demandant une fondation pour son diocèse qui n’avait jamais eu (comme l’ensemble de son pays) de communauté contemplative. Une telle persévérance, que manifeste-t-elle de la place de la vie monastique dans une Église locale ? Et la réponse d’une communauté de moniales bénédictines à cet appel d’une Église, que manifeste-t-elle de la place de l’Église dans une vocation cachée ? Ces quelques pages voudraient approcher ce mystère de communion à partir du point de vue que l’on peut avoir dans une communauté monastique féminine.

1. Le mystère à vivre où Dieu nous a plantées.

La première chose qu’il faut attendre d’un monastère, c’est son propre mystère ; car toute communauté a une grâce à vivre ; si elle venait à manquer, l’Église (et le monde) y perdrait.

a) La recherche de Dieu
Dans un contexte de foisonnement religieux, la recherche de Dieu elle-même doit être évangélisée ; un monastère est un creuset où cette recherche de Dieu s’épure à l’écoute de la Parole de Dieu et par la pratique des vœux religieux ; la pauvreté rappelle que Dieu ne se possède pas car il n’est pas un objet, la chasteté décentre de soi pour rendre capable d’adorer en esprit et en vérité, l’obéissance rend la foi active.

b) La préférence du Christ 
La recherche de Dieu chrétienne est suite du Christ à qui rien ne doit être préféré ; la vie monastique est le signe provocant de l’amour sans partage pour celui qui nous a aimés le premier. Tout quitter pour suivre Jésus, c’est quitter la famille, renoncer à des projets, souvent aujourd'hui à un travail, (quel risque !), laisser des engagements alors qu’il y a tant de besoins ! 
La vocation monastique affirme existentiellement que Jésus peut encore « séduire » ; croire en chrétien, ce n’est pas seulement adhérer à une doctrine, suivre une morale, être généreux... c’est avant tout s’attacher à Quelqu'un, être fasciné par son visage, boire sa parole, avancer la main vers ses plaies et s’écrier « Mon Seigneur et mon Dieu ! » On découvre alors que le préférer LUI, c’est « communier à ses souffrances » pour parvenir à sa résurrection ; le préférer LUI, c’est hâter la venue du royaume où il sera tout en tous.

c) Le primat de la prière
Prier est l’acte de foi essentiel en la grâce de Dieu : nous ne sommes jamais les premiers dans la prière, Dieu nous y précède et nous y invite, la prière en conséquence nous met à notre juste place devant Dieu. La prière entretient aussi l’élan spirituel, sans cet élan, nous perdons l’équilibre.
Prier n’est pas le propre des moines et des moniales... ni même des chrétiens ! Mais la prière chrétienne a quelque chose de spécifique : elle garde présente dans le monde la prière même de Jésus, à sa manière elle annonce Jésus. À ce sujet, la vie monastique porte un double témoignage : le combat spirituel de Jésus pour le salut du monde passe par sa prière, et son intercession construit un pont entre l’intériorité de sa relation à Dieu et sa solidarité avec tous les hommes. Quand par la prière, un chrétien (ou une communauté chrétienne) est uni au Christ, il entre dans l’œuvre du Sauveur « pour la gloire de Dieu et le salut du monde. »

d) Le signe donné de l’Église-communion
La vie consacrée témoigne de l'amour de l’Église pour son Seigneur en vivant de l'amour reçu de Lui, elle se situe bien au cœur de l’Église. Vivre le mystère de l'Église pour chaque baptisé, et pour chaque communauté chrétienne, exige le lien vivant et concret avec les autres disciples de Jésus : par ce lien de la communion se réalise l’Église-en-un-lieu, l’Église diocésaine. Quand la vie consacrée prend une forme monastique, certains aspects sont placés sous une lumière si vive qu’un monastère devient un signe de l’Église. Certes une communauté monastique n’est pas une Église locale, le visage concret qu’elle présente n’est pas assez universel et, dans le cas des moniales au moins, aucun ministère ordonné n’en émane. Elle fait pourtant signe, elle pointe le mystère de l'Église : ses membres ont répondu à un appel de Dieu (reconnu par l'Église au moment de la profession) et ils sont appelés à faire corps. Une communauté monastique a sa fonction propre : montrer le cœur unanime de l'Église (cf. Ac 4,32) ; elle n’indique pas la ligne d’horizon, mais le centre, ce lieu du cœur qui attire tout à lui, ce lieu où Dieu se fait le cœur du monde. Elle est comme un puits autour duquel on se rassemble en venant parfois de loin.
Un puits n’a-t-il pas une margelle ? l’accueil monastique devrait être la margelle où le Christ se tient pour demander à boire à tous ceux qu’il veut désaltérer.

2. Le « mystère-ministère » de l’accueil

Selon les spiritualités, l’accueil des monastères est plus ou moins développé ; cependant quand l’accueil est inscrit dans une Règle monastique (comme c’est le cas par exemple dans la Règle de st Benoît), il reçoit des traits particuliers du genre de vie de ceux qui pratiquent cet accueil.

a) L’accueil dans la prière liturgique
La liturgie est par excellence le lieu de rencontre entre la communauté monastique et ceux qui passent, pour la majorité des moines ou moniales elle est le seul lieu de rencontre. Bien sûr il faut que le service de l’accueil soit confié à quelqu'un pour répondre aux demandes, diverses parfois, des hôtes. Mais c’est dans la célébration commune qu’un monastère a conscience d’avoir pleinement accueilli au nom du Christ.

b) L’offrande d’une halte spirituelle
Il est arrivé que l’invitation de Jésus à ses disciples « Venez à l’écart » ait été appliquée aux contemplatifs ; c’est oublier ce qui précède et ce qui suit dans le passage évangélique : Jésus s’adresse à ses disciples harassés sur le chemin de la mission itinérante où il les entraîne, et il ajoute « reposez-vous un peu ! » La vie monastique est loin d’être de tout repos pour ceux qui y sont engagés... mais l’accueil d’un monastère peut être une halte où les forces spirituelles se refont dans le silence, la prière, l’échange... Il peut être offert à tous, en priorité aux ouvriers de l’Évangile, mais encore à tous ceux qui luttent et peinent dans le combat de la vie.

c) Le partage de l’expérience spirituelle
Depuis l’origine sans doute de l’histoire monastique, toutes les familles spirituelles ont proposé à des laïcs de participer d’une manière ou d’une autre à la grâce qui les anime, ce sont les oblatures, les tiers-ordres, etc. Depuis le concile Vatican II, ces différents mouvements de spiritualité tendent à un renouvellement et à un regroupement dans les groupes de vie évangélique (GVE) pour allier vie spirituelle, communion avec un monastère et mission propre aux laïcs.

3. La situation actuelle de l’Église : un nouvel appel pour la vie monastique ?

Si les formes traditionnelles d’accueil et de partage spirituel connaissent un renouveau réel, la situation actuelle de l’Église, surtout dans certains diocèses de France qui éprouvent douloureusement la précarité, peut lancer de nouveaux appels aux monastères. Un discernement est indispensable pour éviter deux extrêmes : le repli identitaire derrière une clôture protectrice, la suppléance qui disperse et estompe la diversité des charismes.
La mission d’un monastère s’enracine toujours dans ce qu’il est : on trouve de l’eau dans un puits comme dans une rivière, mais on ne va pas à la pêche dans un puits !
L’accueil des monastères évolue sans doute aujourd'hui sous la pression des demandes. Les monastères féminins sont particulièrement témoins de cette évolution ; si on a toujours demandé aux moines accompagnement spirituel, accueil de groupes avec animation, ces demandes sont plus récentes près des moniales, et ont été provoquées par la diminution des prêtres. Certains monastères en arrivent à faire des propositions sous forme de « semaine monastique, semaine pour Dieu, WE ou dimanche de récollection, journée biblique » etc. Que ce soit à la demande ou sous forme de proposition, ces rencontres gardent une couleur spécifique : elles sont toujours rencontres avec une communauté, le visage de la sœur (ou du frère) qui accueille devrait en être la fenêtre et non la vitrine, c’est exigeant pour la communauté, pour la personne et pour ceux qui sont accueillis ; le partage, la formation, ont toujours une portée spirituelle et non pastorale ; ces services ne prennent jamais exactement la place d’un ministère resté vacant, le manque appelle des apôtres.
Les relations Diocèse/Monastère débordent le cadre de l’accueil monastique. De plus en plus les moines et moniales sont attendus dans les rassemblements diocésains, les célébrations, les synodes, les conseils, les réunions diverses... Réelle et parfois douloureuse question, surtout pour les moniales : où est leur place ? Il n’y a sans doute pas de réponse générale, (ce serait plus simple !) La question peut aussi être déplacée vers des formes nouvelles de communion concrète : des rassemblements d’Église à plus petite échelle (paroisse, doyenné) peuvent occasionnellement se faire dans un monastère ; une célébration pénitentielle paroissiale préparée et vécue ensemble, moniales et chrétiens du voisinage confondus, est un signe fort de l’Église en état de conversion : célébration respectueuse du charisme monastique ! Autre suggestion : un temps de prière, ou de méditation à l’antenne... Et internet ? Ne parlons pas de l’écriture... même les chartreux écrivent ! 

Pour conclure on peut souhaiter que les monastères jouent à fond dans l’Église locale leur rôle d’oasis où chacun peut venir se ressourcer à son rythme ; mais en un temps où nous sommes appelés à mettre nos ressources en commun pour que la vie humaine prenne goût d’Évangile, ne serait-il pas désirable que la grâce monastique apparaisse davantage comme le bien commun qu’une Église locale offre à ceux qui sont près comme à ceux qui sont loin ?

Sœur Cyrille Delaborde OSB
Abbaye Sainte-Marie de Maumont
16190 Juignac

Article paru dans la revue Prêtres Diocésains Mars 2004